LERUDE Marc

Tailleur de bois et semeur d’étoiles

Texte de Claude Mollard, 1er août 2012

A la manière dont Claude Monet multipliait les nuances de couleurs de la cathédrale de Rouen, selon les heures et les jours, Marc Lerude peint et décompose la lumière en de multiples touches colorées faisant de chacune de ses toiles comme un jardin des quatre saisons. Mais il n’est pas impressionniste. Il est plutôt sculpteur de lumière, semeur de fleurs, jardinier des cimes. Il nous plonge dans la couleur-même, comme on peut le ressentir en se plaçant au plus prêt des toiles des nymphéas, ou en se laissant envahir par l’enlacement des couleurs. Voire en se couchant dans une prairie de fleurs sauvages au seuil de l’été…

Car si, côté ville, Marc Lerude est jardinier professionnel, il cultive, côté campagne, son jardin d’artiste, fait de multiples jardins qui naissent sous son pinceau ou sous son couteau. Ce peintre d’éclats de couleurs est aussi sculpteur de pierres, de marbres ou de bois aussi lisses que ses peintures sont rugueuses.

Partagé entre peintures et sculptures, l’atelier de Marc Lerude, à Villejuif, à deux pas de celui de Sarkis, est une caverne d’Ali Baba. Il s’y réfugie dès que son labeur lui en laisse le temps. C’est dire qu’il est un homme occupé, actif et concentré. En chercheur aux aguets, il crée avec volubilité. En créateur infatigable, il accumule les œuvres, jusqu’à les oublier et à les redécouvrir en s’étonnant parfois lui-même de leur inventivité. Dans son atelier rempli comme un œuf de Pâques, ses œuvres sont offertes au toucher, peintures et sculptures, indifféremment. Des expressions d’abord tactiles : Marc Lerude sent avec ses mains. Et des expressions totalement complémentaires : il veut épouser toutes les mouvements, toutes les ondes secrètes du monde.

Sa peinture propose des chromatismes parfois contrastés, parfois au contraire presque uniformes, touchant au monochrome. Mais des monochromes subtils, nuancés, à dominantes, où les bleus se taillent une part de roi. Des monochromes aux touches taillées à la manière d’un Eugène Leroy ou d’un Riopelle. Taillées et empâtées, unissant le sec de la coupure au gras de la courbure.

La sculpture amplifie le goût et la pratique de la matière qui anime l’artiste. Elle contraste avec les couleurs des peintures : jaune ou roux des bois, blancs ou gris des pierres et des marbres. La couleur s’y efface derrière les arcs et les courbes. Equilibre fragile, voire impossible, entre les reliefs de la pâte peinte sur les toiles, et l’uniformité sensible de la surface des pierres et des bois. Comme si la matière devait être ordonnée en un sens opposé à ce qui semble faire son identité : amplifiée et structurée sur la toile lisse, elle est gommée sur les matériaux des sculptures dépourvues de toutes aspérités.

De ces œuvres contrastées, Marc Lerude fait pourtant un ensemble. Il contrarie le sens naturel des matériaux de ses oeuvres, comme pour montrer qu’il en dispose et qu’il en est le maître : au lieu d’être plane, sa peinture est rugueuse, au lieu d’être rugueuse sa sculpture est lisse. Chacun des deux champs de son art est ainsi matiériste à sa façon. Le souci du support est omniprésent. La forme serait-elle plus importante que le fond, ou que le sens ? On peut se le demander. Il s’interroge sans doute lui-même sur la force intime qui le pousse à créer. Mais, timidité ou pudeur, il rejoint ici les visées qui furent un moment celles du Mouvement support-surface. Son œuvre ne peut pas se comprendre sans ses parties : seul le tout compte et fait sens. Il faut le croire. Si l’on en doute, il faut en griffer la surface… comme on peut ressentir l’envie de griffer le trop lisse des sculptures qui contraste avec l’animation des peintures. L’artiste ne voudrait-il pas ainsi contenir les secrets de leurs volumes derrière le poli de la matière, tendue en arc et en voûtes sous le poids d’imaginaires contrariés ?

Le contraste des matériaux à travers les deux champs, qui sont aussi deux pôles de son art, est renforcé par le jeu de la lumière. C’est elle qui fait saillir les reliefs des touches de peintures en relief et qui fait glisser le regard, en estompe, sur les bois et les pierres polies.

Incruster et polir sont au fond les deux postures de cette approche personnelle d’un art qui est aussi une approche et une lecture du monde. Marc Lerude se relie, ce faisant, à des œuvres de grands polisseurs de matériaux comme furent François Stalhy avec le bois ou Etienne Hajdu avec le marbre, voire Antoine Poncet. On peut même remonter aux sources primaires de Brancusi et Hans Arp…

Contraste donc entre le silence des sculptures lisses et voluptueuses et l’animation, la variété des toiles peintes…

Le jardinier qu’il y a en Marc Lerude (il y aurait beaucoup à dire sur les relations entre les artistes et le jardinage, depuis Léonard de Vinci jusqu’à Jean-Pierre Raynaud…) se révèle bien dans cette approche sensorielle. Les branches qu’il taille à la crête des arbres sont rugueuses, tandis que les feuilles vibrent sous la lumière de leurs surfaces planes et lisses : le dur du tronc et le tendre, voire la plastique, du feuillage, qui sont le quotidien de son travail jardinier se retrouvent dans tout son travail artistique. Le dur qu’il incruste sur les feuilles (de papier) ou sur les toiles, et les formes arrondies qu’il fait émerger de ses bois ou de ses pierres (et l’on sait que la pierre est souvent du bois pétrifié…)

Mais pas de tronc sans feuilles et pas de feuillage sans branches. La vie végétale est un tout. L’art de Marc Lerude aussi : un tout fait de dur et de mou, de rude et de lisse, de naturel et d’artificiel, mais un tout cosmique, un monde en soi dont on a envie de percer la richesse cachée.

Le sens profond de ce travail récent – car Marc Lerude assume sa carrière d’artiste depuis une dizaine d’années seulement – doit être recherché dans les contrastes et les plis secrets qui animent la répétition apparente des surfaces. Si on se donne la peine de regarder, on y observe le ciel et la terre en mouvements : glissements de terrains, matières en ébullition, éruptions volcaniques, failles et grottes, cassures et ruptures, mer et feu, ciels lactés, lagons cosmiques… Un travail en constante évolution. On devrait dire : révolution.

Je suis récemment retourné dans l’atelier de Villejuif. D’amblée, la mutation y était perceptible. Les touches de couleurs étaient inscrites sur des supports de toile beaucoup plus grands, atteignant près de deux mètres, comme pour préparer une grande exposition. Mais surtout les sculptures avaient perdu leurs surfaces lisses et leurs contours arrondis pour se hérisser de piquants, de cornes et de poils, de visages grimaçants, de casques et de boucliers : les totems avaient été dorés pour honorer je ne sais quelles cérémonies impérieuses, voire magiques, et l’artiste les avaient recouverts d’une sorte de cuirasse d’or, tantôt stries, tantôt copeaux autant que grandes échardes, faisant vibrer les surfaces de marques résonnant avec celles des toiles : aux coups de pinceaux répondaient désormais comme des coups de marteaux, peut-être même de couteaux ou de haches, ponctués de coups de gong, grâce à la généralisation du travail par ajouts répétés et minutieux sur la toile comme sur le bois. Ainsi prenait fin l’opposition entre les deux univers artistiques et mentaux de Marc Lerude.

Au contraire, un tondo récemment exécuté, dans la manière des sculptures échardées – cercle de bois couvert d’écailles noires de cendres – révèle un lien nouveau entre peinture et sculpture. La symbolique du feu vient donner corps à l’évocation de la mutation alchimique des matériaux. Le lisse quitte le bois qui se met au diapason du pointillisme de la toile. Marc Lerude travaille désormais par ajouts : touches de matière-peinture, à l‘huile, longuement et lentement travaillées, ajustées, reprises, et accumulation de matière-bois, cassée, découpée, colée morceaux par morceaux. Il rejoint ainsi la tradition artistique de l’addition des matériaux, qui ajoute la matière à la matière qu’il s’agisse de la toile ou du bois ; par opposition à la tradition du retrait de la matière, qui gomme, efface au profit du blanc initial de la feuille et de la toile ou qui retranche la pierre à la pierre, jusqu’au polissage ultime. Ce changement quasi-gnostique de manière ouvre sans doute une voie nouvelle dans un travail qui prend son sens en associant sans cesse les deux supports de la toile et de la sculpture. La médiation du tondo, plat comme une toile, hérissé comme une sculpture et rond comme un instrument de médiation et d’équilibre, comme un gong ou un tambourin, géométrique et astral, semble désormais assurer la jonction entre les deux faces-facettes d’un travail qui ne cesse de s’inventer et de se retourner.

Le tondo nouveau mérite plus qu’un simple arrêt sur image. Car il n’en est pas une à proprement parler. Il est un relief médiateur, relief au sens que l’histoire de l’art lui donne à la Renaissance, œuvre à révolution, au sens où elle revient aux origines, comme fait le regard qui suit le parcours du cercle du temps, aux origines de l’art antique, pour fonder une nouvelle sculpture, un art primaire, comme le fit Donatello, lorsqu’il inventait les rilievi schiaccaiati. Il créait ainsi des formes circulaires ou orthogonales, mais où la sculpture restait du domaine du support, de l’infrastructure, jusqu’à ne pas s’en détacher et où les lointains se contentaient de traits gravés dans la pierre : des sculptures naissantes, des ébauches de détachement des forme de la pierre. De même, sans vouloir forcer la comparaison, Marc Lerude se risque à inventer par le tondo non seulement une forme ronde, échappant ainsi à ses formes de peinture et de sculpture, mais aussi une forme dotée d’une légère épaisseur, se risquant déjà dans le champ de la sculpture sans oser s’y livrer totalement. Une forme doublement médiatrice entre le plan et le volume : par le cercle et par l’épaisseur relative… Il rejoint ainsi sans le savoir le travail des artistes dans l’histoire, faisant l’histoire de l’art, sans cesse comme lui en quête de l’originel, du primitif, ou du primaire, comme on dit les arts premiers. En se sens Marc Lerude est un artiste premier.

Car Marc Lerude est un inventeur, comme nombre des artistes autodidactes qui ne sont pas entravés par les règles apprises dans les écoles. Il a été formé de manière originale par des maîtres qu’il aime à citer qu’il s’agisse de l’artiste qui lui a appris la forme et les couleurs, ou du maitre qui l’a initié au yoga ou encore du professeur d’ethnologie à la Sorbonne qui lui a appris comment dans les maisons des indigènes de l’ile de Tikopia, perdue au milieu du Pacifique, une cloison isole le domaine du profane de celui du sacré, en une hiérophanie, selon l’expression de Mircea Eliade, qui lui fait dire que ses toiles relève de cette catégorie sacrée.

L’art de Marc Lerude est inséparable de cette quête de connaissance et de sacré. Il la pratique dans l’isolement, dans sa propre solitude, qui est la marque d’un recueillement, elle s’insinue entre les surfaces peintes de touches infiniment répétées mais obéissant à des mouvements sensibles, prenant la forme d’accélérations subites, de trouées aériennes, de souffles d’air venus d’ailleurs, comme pour fendre les herbes, partager leurs prairies, ou y semer des fleurs, comme le Créateur a pu semer les étoiles. Car ce qu’il cherche c’est l’au-delà de la surface, c’est la profondeur qu’ouvre le geste répété de peindre sur le peint ou de coller le bois sur le bois. Les touches de peinture, comme les éclats du bois, sont aussi des souffles de vie. Marc Lerude peint comme il respire en yoga pratiquant. Un art cosmique en quelque sorte comme le symbolise le dernier tondo noir, soleil noir des profondeurs redoutées et de l’au-delà, aspiré, expiré et inspiré.

Ainsi, loin des courants du monde qui font la mode ou se soumettent à ses lois, Marc Lerude avance en solitaire, comme un semeur d’étoiles, tout en vibrant de toutes les fibres de son âme qui veut tout apprendre de la nature. Pour la mieux tailler, comme son arbre le plus noble.