Galerie Feuillantine

« Exposition des peintures de Henri MATCHAVARIANI « OMBRES et ORS » Hommage à Junichirô Tanizaki du 10 mai au 2 juin 2012

À l’ombre de Tanizaki

Maître du trait, du geste et de sa trace, familier des supports, intime de la matière, MATCHAVARIANI explore depuis longtemps les voies de l’essentiel. Il a, chemin faisant, croisé Tanizaki dans son Éloge de l’ombre et découvert une liberté nouvelle, celle qui affranchit des lignes incisives et de la lumière crue pour donner à l’œil libre accès au songe et laisser à la main la lucidité des profondes ténèbres.

L’ombre est la couche de nos sens. Comme une qualité particulière de silence est nécessaire pour percevoir le grain d’un pianissimo, seule une certaine qualité de noir du ciel nocturne permet d’apprécier l’infinie variété des teintes de la lune. Ce noir, MATCHAVARIANI l’a tiré des abysses pour en faire émerger de singulières substances. Ce noir est une porte ouverte : de même que les plaques photographiques craignent le jour trop vif nos rêves sont fragiles, ce sont des trous d’ombre où plonger le regard pour en arracher d’infimes parcelles et les sublimer en univers où nos émotions vagabondent ; témoin exacerbé des interprètes de nô et des femmes japonaises, Tanizaki voyait dans l’ombre singulière qui leur convient le support de notre imagination pour saisir un visage ou exalter la carnation de frêles éclats de peau.


L’ombre est l’écrin du banal. En l’isolant, en le nimbant d’incertaine lueur, elle donne au détail une force d’expression vivante, mobile dans la lumière énigmatique d’une flamme ténue. MATCHAVARIANI a su matérialiser l’essence même de l’ombre et des trésors qu’elle recèle, leurs remous et leurs poussières, leurs résonnances et leurs parfums. Laque en retrait, étain terni, argent éteint, or rugueux, galaxies évoquées, fleuves minuscules ou gigantesques, nous font voguer hors des frontières, toujours en mouvements d’une étrange harmonie, aussi simple que riche.

Dans l’ombre chaleureuse d’un espace infini le geste sûr et fulgurant de MATCHAVARIANI engendre une perspective sans limites où s’inscrivent des calligraphies stellaires. Des ténèbres sensuelles se dégagent l’écorce de la lumière : ici flotte un métal fondu dont le liquide devient poussière, là, en cortège, quelques gouttes de vide font frissonner une poudre d’or tandis que la peau douce de nébuleuses rougissantes se laisse caresser par les derniers feux d’un très lointain soleil. Partout, les replis microscopiques de la matière dilatés dans toute leur effervescence rejoignent de vastes objets cosmiques explosant doucement dans leur lente dérive ; Rimbaud, dans son Enfance, aurait cru y voir circuler des bêtes d’une élégance fabuleuse, tapies dans des niches obscures savamment aménagées par l’artiste selon une tradition millénaire.

La galerie Feuillantine présente aujourd’hui un ensemble saisissant d’œuvres de MATCHAVARIANI en hommage à l’Éloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki dont une dizaine d’extraits sont donnés à lire en parallèle. Les cheminements poétiques de l’auteur et du peintre se croisent et se répondent pour notre plus grand bonheur.

Jean-Paul Lavergne

Avril 2012